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20070612

Cent fôtes! [2]

Les olibrius
Jean-Jacques Samson
Journal de Québec
samedi 9 juin 2007


Le ministère de l'Éducation du Québec est envahi depuis plus d'une trentaine d'années par des «lologues» de toutes les sortes qui ont réussi à saccager notre système d'éducation. L'un des acteurs principaux et des fleurons de l'évolution du Québec, ce ministère est devenu un repère d'olibrius malheureusement dangereux.

Le pire est que ces théoriciens à la gomme ont réussi pendant toutes ces années à convaincre des ministres et leurs gouvernements, péquistes de connivence comme libéraux complexés, d'adhérer à leurs thèses saugrenues. Ces petites bêtes à barbichettes se reproduisent en plus. Alors que l'on croit que le mal est endigué, il réapparaît de façon sournoise, sous une nouvelle forme. Corriger leurs bêtises est en plus toujours très ardu.

Nous en avons une belle illustration avec les fameux bulletins qui fournissaient aux parents une évaluation des «connaissances transversales» de leurs enfants, plutôt que de leur transmettre les notes obtenues par l'écolier et la moyenne de la classe. Il ne fallait plus mesurer la performance, afin de ne pas développer des têtes enflées ou, à l'inverse, des perdants. L'émulation, le désir de se surpasser et de surpasser les autres étaient à proscrire.

Ces bulletins loufoques ont été dénoncés à l'Assemblée nationale pour la première fois alors que Lucien Bouchard était premier ministre ! Nous venons tout juste pourtant de nous en débarrasser.

Et nous avons alors bêtement cru que le message était passé chez les bureaucrates du ministère: finies les folies! Que non, diantre!

Le Devoir révélait cette semaine qu'un enseignant de français, Richard Berger, qui a supervisé pendant dix ans la correction des épreuves de français au collégial, avait produit un rapport pour le compte du ministère de l'Éducation, recommandant de ne plus comptabiliser les fautes d'orthographe, de syntaxe et de ponctuation, dans la correction de l'épreuve de... français, au cégep. La réussite de ce test est obligatoire pour l'obtention du DEC. Trop d'étudiants l'échouaient, montrent les statistiques.

Compter les fautes et faire échouer un étudiant relèvent selon lui d'une «approche judéo-chrétienne punitive» (le prof terminait sans doute la lecture de Da Vinci Code et il fantasmait sur le cilice). «On devrait valoriser ce qui est réussi et non mesurer ce qui est raté», posait M. Berger. Outre que sur le fond de la question, une telle idée est une aberration totale, nous constatons que le courant de pensée du nivellement par le bas est bien enraciné dans le monde de l'éducation.

La ministre Michèle Courchesne a ordonné sur le champ le rejet d'un nouveau modèle «holistique» de correction qui était suggéré. Mme Courchesne a eu le bon réflexe politique mais elle n'a pas beaucoup de mérite, tellement la proposition était ridicule en elle-même, et après le consensus social établi sur le retour à des bulletins chiffrés.

Mais ce n'est que partie remise. Les milliers de fonctionnaires de l'éducation, dans leur tour du Compkexe G à Québec, sortiront bien une autre trouvaille abracadabrante de leur boîte à réformes.

Les enseignants québécois rejettent toute forme d'évaluation de leur propre travail. «Les lologues» en chef du ministère, issus du rang et très souvent de l'appareil syndical, ou théoriciens de carrière, partagent aussi cette philosophie du plus bas dénominateur commun. Celle-ci a maintenant voyagé de bas en haut du système, comme les ascenceurs du ministère.

Quelques personnes pragmatiques ont pourtant dirigé cette curieuse pyramide, au fil de ces années, dont les très conservateurs à l'époque et coriaces Michel Pagé et Claude Ryan, l'homme d'affaires François Legault... Les bureaucrates de l'Éducation n'en ont toujours fait qu'à leur tête. Les ministres passent, les fonctionnaires sifflent.

La vraie réforme qui s'impose (ou réingénierie) consisterait à couper chez les penseurs patentés qui sabotent avec pugnacité l'enseignement au Québec et à diriger les crédits épargnés pour rénover les écoles ou en construire des neuves, remplacer les équipements vétustes, fournir plus de support aux étudiants et, s'il reste des dollars, attribuer des bourses d'excellence aux plus performants. Ils seront faciles à reconnaître par les excellentes notes qui figureront à leurs bulletins.


=> Sur le même sujet.

20070608

Cent fôtes!

Concernant ce rapport débile d'un fonctionnaire du "ministère de l'Éducation" prônant la non-comptabilisation des fautes d'orthographe dans l'épreuve uniforme de français au Cégep, voici un court extrait de la chronique de Rima Elkouri, parue dans La Presse hier:

Dans une autre vie, j’ai travaillé comme correctrice au très ésotérique ministère de l’Éducation. Correctrice des épreuves de français de cinquième secondaire, pendant quelques étés, rue Fullum, dans l’est de la ville. Puis, correctrice des examens au collégial, pendant très peu de temps, dans le sous-sol d’un ancien COFI de Parc-Extension. Jusqu’au jour où j’ai pris mes cliques, mes claques et mes dictionnaires pour me sauver par la porte de sortie du journalisme.

Les souvenirs de ces voyages dans le monde secret des très égalitaristes fonctionnaires de l’Éducation me reviennent chaque fois que je lis des aberrations comme celles dont faisait état Le Devoir hier. Quoi de neuf, donc, au ministère de l’Éducation ? Eh bien, selon un expert mandaté par le MEQ, il faudrait cesser de compter le nombre de fautes à l’épreuve de français au collégial. Car, voyez-vous, l’approche quantitative, punitive et judéo-chrétienne fait en sorte que l’évaluateur, ce grand méchant tortionnaire devant l’Éternel, s’intéresse davantage aux faiblesses de l’élève, alors qu’il devrait plutôt s’intéresser à ses forces. C’est pourquoi, comprenez-vous, il faudrait préconiser une approche qualitative, dite « holistique », histoire de valoriser ce qui est réussi plutôt que de mesurer ce qui est raté... Parce que, voyez-vous, si on dit qu’il y a une erreur, cela sous-entend qu’il existe une norme « divine ». Et qu’est-ce qu’une norme, hein ? N’est-ce pas une source d’injustice, si on y pense ? Car la norme idéale ne se manifeste jamais également d’une copie à l’autre. Alors qu’est-ce qui nous assure qu’une quantité de fautes ou de « non-fautes » témoigne bel et bien d’une maîtrise de la langue ? Rien de rien, nous dit le vénéré expert.

Quoi de neuf, donc, dans le monde égalitariste du ministère de l’Éducation ? Pas grand-chose. Cette approche débilitante de la pédagogie selon laquelle tous les élèves naissent bons jusqu’à ce que le correcteur les corrompe, a toujours eu une place prépondérante chez nos fonctionnaires. À l’époque de mon voyage ésotérique, on nous faisait bien comprendre que le correcteur avait intérêt à être le plus généreux possible. S’il avait le malheur d’être « sévère », c’est-à-dire « juste » selon mes misérables normes judéo-chrétiennes, il se faisait rappeler à l’ordre. On corrigeait le correcteur trop consciencieux. On lui apprenait à déchiffrer des arguments sans queue ni tête. On lui apprenait à créer de la cohérence là où il n’y en avait pas. On lui apprenait à deviner grâce à la boule de cristal des fonctionnaires de l’Éducation ce que l’élève « essayait de dire ». Parce que le « pauvre p’tit », il fallait bien l’aider... Ce n’est pas ce qu’il voulait dire. Alors, s’il a écrit : « Premièrement, tout le monde est égal, même les inférieurs », est-ce que ça compte pour un argument ? Mais oui, voyons ! Parce que le correcteur doit voir au-delà des mots maladroitement alignés...

Comme on ne pouvait fermer les yeux sur les fautes d’orthographe ou de syntaxe, on se rattrapait ainsi en étant plus généreux dans l’évaluation du fond. Une entreprise absurde d’aveuglement volontaire devant un système qui produit encore une quantité sidérante de quasi-illettrés.


À lire => Richard Martineau sur le même sujet.